Quel est ce mot étrange qui semble sorti d’un cours de science ou bien des élucubrations d’un pauvre hère de linguiste douteux ? Une rapide recherche Google apporte une réponse du Wiktionnaire, mais développons ici. Le mot « cosmopoésie » est né d’un constat simple : worldbuilding est un mot anglais, nous sommes lassés d’utiliser constamment des mots anglais ou des descriptions de six pieds de long chaque fois que nous voulons parler de notre discipline, il nous faut un mot propre.

Étymologie

Si l’anglais produit des mots nouveaux par agglutination d’autres mots (ainsi est fait worldbuilding : world (monde, univers) + building (construction, création) avec le complément du nom antéposé), le français aime généralement procéder par racines. On pourra dire : le français aime généralement faire preuve d’érudition ; mais on pourrait aussi parfaitement estimer que le français aime généralement faire le malin ! L’orgueil français consiste à rappeler au monde que notre langue vient des vieilles langues, & notre culture des vieilles cultures. Il consiste à se pencher sur le grec (ou le latin) en se demandant comment diable ces peuples auraient dit ce que nous voulons dire & d’en tirer un concept, en un mot, tiré de multiples racines.

Mais laissons là ces considérations (qui auront au moins permis de vous confirmer que nous sommes davantage de pauvres hères de linguistes douteux que des professeurs de science) & tournons-nous vers ce mot, cet OVNI, cette cosmopoésie. On reconnaîtra ici poésie, qui est, après tout, un genre littéraire, que nous pourrions résumer ainsi : il s’agit de faire de l’architecture de la langue, des prouesses architecturales & musicales dépassant l’entendement ; mais aussi cosmo-, cette racine qu’on retrouve dans cosmologie, cosmopolite, cosmétique, cosmonaute, cosmogonie, & bien sûr cosmos (qui est d’ailleurs très directement un emprunt au grec, un hellénisme). L’agglutination de ces deux racines n’est pas absurde, puisqu’elle nous vient des Hellènes eux-mêmes.

Le verbe contracte κοσμοποιέω /kosmopoieɔ/ est donné dans le Bailly pour le sens « créer le monde », & il s’adjoint de quatre dérivés : κοσμοποιητής /kosmopoiɛtɛs/ (nom commun), le « créateur du monde » ; κοσμοποιητικός /kosmopoiɛtikos/ (adjectif), « qui concerne la création du monde » ; κοσμοποιία /kosmopoiia/ (nom commun), la « création du monde » ; & enfin κοσμοποιός /kosmopoios/ (adjectif), « qui crée le monde ». De cette racine bien documentée, on a tiré le français cosmopoésie pour signifie création de monde, d’univers (appliquée ici aux mondes fictifs). Il était sans doute un argument purement esthétique en faveur de ces deux racines grecques par rapport aux autres racines gréco-latines existantes & qui a de loin supplanté les autres arguments : cosmopoésie fait rêver.

Si vous cherchez sur Wikipedia, l’article sur la création d’univers fictifs est appelé « Worldbuilding », & la seule autre dénomination donnée (la seule dénomination qui soit donnée en français) est « construction d’univers ». Nous utilisons souvent, dans les communautés de cosmopoètes, les forums internet, &c., l’expression création d’univers (même plus souvent, à mon sens, ou du moins à ma connaissance, que construction d’univers), car s’il est vrai que construction d’univers est la traduction littérale de l’anglais, c’est aussi bien moins élégant &… poétique. Dans les deux cas, il s’agit d’une expression & non d’un nom spécifique, ce qui a motivé la fixation d’un autre nom au sein de certaines communautés francophones depuis quelques années déjà.

Cosmopoétisme

Créer des mots, n’est-ce pas le propre des autheurs ? C’est bien la notre prérogative, & c’est la raison pour laquelle l’Académie française n’avait pas vocation, dès son origine, à être constituée de linguistiques (ces gens qui étudient la langue, son évolution, sa pratique) mais bien d’autheurs : ce sont, en effet, les autheurs qui font la langue, qui la créent & la façonnent. Qui de mieux placé pour parler de la langue ? Qui de mieux placé pour la décrire & définir des usages ? Car c’était bien là l’objet de cette Académie. Quant au sujet qui nous intéresse, lorsque nous avons voulu écrire notre propre vocabulaire pour décrire notre discipline, nous ne nous sommes pas retenus de créer les mots qui nous semblaient appropriés.

Un seul des mots de vocabulaire relatif au worldbuilding existait déjà : le terme d’idéolangue, en anglais conlang, abréviation de constructed language, langue construite. Ce terme date de la seconde moitié du dernier siècle : il n’est donc guère récent, & de fait il décrit une réalité qui dépasse la simple fiction, la simple cosmopoésie, puisque l’espéranto (1887), l’interlingue (1922) & l’interlingua (1951) sont également des langues construites, mais qui ont vocation à être utilisées comme des langues modernes (comme des lingua franca). Les autres mots que nous pourrons employer ne sont pas spécifique à notre discipline : mythologie, histoire, politique, géographie, cartographie, géopolitique, &c.

Ce temps de latence entre la création du mot idéolangue & celle des mots relatifs au worldbuilding s’explique par deux biais : comme dit, une idéolangue n’est pas forcément créée pour un univers fictif, & le terme s’est donc avéré pertinent pour décrire une réalité qui existait dès le XIXe siècle au moins1, à savoir l’élaboration de langues artificielles. Quant à l’engouement pour la création d’univers fictifs, celle-ci prend sans doute réellement racine à partir du XXe siècle, notamment avec les deux grands amis britanniques J.R.R. Tolkien (univers du Seigneur des Anneaux) & C.S. Lewis (univers de Narnia), dès la fin de l’entre-deux-guerres2.

C’est cela que nous appelons le cosmopoétisme : le mouvement ou courant artistique qui encourage la pratique cosmopoétique (relative à la création d’univers), & donc qui rassemble les cosmopoètes (créateurs d’univers) autour de la cosmopoésie (création d’univers), la création de cosmopoèmes (univers fictifs). Cette idée, assez récente, de créer & bâtir l’univers autour de l’histoire, non pas forcément pour l’histoire mais même pour l’univers lui-même, comme fin en soi au même titre que l’œuvre qui s’appuie sur lui & en fait son cadre, est vraiment ce à quoi aspire le groupe dont je fais partie, le Cercle des Cosmopoètes.

Le Cercle des Cosmopoètes

Fondé en mai 2021 sur la plateforme en ligne Discord, le Cercle des Cosmopoètes (qui doit entre autre son nom au Cercle des Poètes disparus) s’appuie sur une petite communauté (le serveur était d’ailleurs précédemment nommé “Cosmopoésie / Worldbuilding FR”) d’adeptes, soit intéressés par le processus de création soit eux-mêmes créateurs d’univers assez structurés. Le serveur Discord dispose d’une catégorie “La gazette” où les membres les plus avancés dans l’écriture de leur univers peuvent partager des éléments saillants, & ainsi faire leur publicité mais aussi donner l’exemple aux débutants.

Refusant d’impliquer toute politique dans son sein, le Cercle des Cosmopoètes a érigé comme règle l’idée que seuls les univers fictifs doivent être discutés (même si l’univers réel peut servir d’exemple ou de comparaison), évitant ainsi d’embraser les échanges d’avis enflammés sur l’actualité, la politique & nombre d’autres thèmes (chaque membre est par ailleurs libre d’exprimer ses croyances & opinions à l’extérieur, dans d’autres cadres ou contextes). Ainsi, le monde réel sert uniquement de base d’analyse pour éclairer & informer les mondes fictifs. Le Cercle des Cosmopoètes se veut ni plus ni moins qu’un cercle de travail, de réflexion & d’aide mutuelle à la cosmopoésie (création d’univers fictifs).

Le Cercle des Cosmopoètes a participé à la création d’une série de dix conférences sur la cosmopoésie & le cosmopoétisme entre septembre 2021 & septembre 2022 (dont huit sont toujours disponibles au visionnage sur la chaîne Les Tisseurs d’Univers), organisées en partenariat avec une communauté de plus grosse envergure, retransmises en direct sur Twitch & rediffusées sur YouTube. Il a aussi initié ou pris part à plusieurs concours interserveurs d’écriture, avec un concours de création d’une proto-idéolangue (c’est-à-dire d’une proto-langue pour un univers fictif) lancé il y a un mois pour une échéance fin mai prochain.

Par ailleurs, le CdC rassemble plusieurs membres issus de contextes très diverses, ainsi des linguistes, des spécialistes de la mythologie, des historiens, des scientifiques, &c., sur le plan professionnel, mais aussi des nationalités de la francophonie très diverses (France, Algérie, Canada, Maroc, Belgique, Liban, &c.), assurant une diversité de profils, d’expériences, d’opinions au sein du groupe. Cela permet un développement de la réflexion cosmopoétique sur de nombreux plan : linguistique bien sûr (idéolangues), mais également histoire / mythologie, géographie, religion, politique, diplomatie, commerce, arts (littérature, arts visuels, arts de la scène), &c.

  1. Au moins, car le projet d’une langue internationale artificielle remonte même au XVIe siècle, & on a dès le XIIe siècle des exemples de langues artificielles plus ou moins embryonnaires. On pourrait même remonter au IIe, où un médecin se lança dans une entreprise qu’on pourrait qualifier d’idéolinguistique (mais dont il ne reste presque rien aujourd’hui). ↩︎
  2. J.R.R. Tolkien publie de nombreux ouvrages, mais ceux qui nous intéressent sont les ouvrages qui s’inscrivent dans le cosmopoème (univers fictif) de la Terre du Milieu : Le Hobbit en 37, la trilogie Le Seigneur des Anneaux en 54 & 55, le recueil de poèmes Les Aventures de Tom Bombadil en 62. Son fils Christopher publie plusieurs autres travaux à titre posthume : le poème L’Album de Bilbo le Hobbit en 74, Le Silmarillion en 77, les Contes & légendes inachevés en 80, l’Histoire de la Terre du Milieu (12 tomes) entre 83 & 96, puis Les Enfants de Húrin en 2007 & Beren & Lúthien en 2017.
    C.S. Lewis publie d’abord La Trilogie cosmique (science-fiction) entre 38 & 45 (complété par un recueil posthume en 77), puis son œuvre sans doute la plus connue, Le Monde de Narnia (merveilleux) entre 50 & 56 (6 tomes). ↩︎

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